Māgaṇḍiya a choisi la vie d'errence des "renonçants", mais sa secte prône l'épanouissement des facultés physiques et mentales et considère ceux qui comme le Bouddha préconisent plutôt la restreinte comme des "rabat-joie". Le Bouddha lui explique entre autres comment celui qui s'adonne aux plaisirs sensoriels est comparable à un lépreux.
Voir ce sutta dans son contexte original
(Introduction de Christian Maës)
Evaṃ me sutaṃ.
En ce temps-là le Seigneur
séjournait chez les Kurū, dans un village qui se nomme
Kammāsadhamma, chez un brahmane du clan Bhāradvāja, dans la salle du
feu sacré, sur une jonchée d'herbes.
Un matin le Seigneur s'habilla
de bonne heure, prit son bol et sa robe et se rendit à Kammāsadhamma
pour y mendier sa nourriture. Quand il eut parcouru Kammāsadhamma en
mendiant et fini son repas, en revenant de sa tournée d'aumônes, il se
dirigea vers un bois pour y passer la journée, s'y enfonça et s'assit
au pied d'un arbre pour toute la journée.
A cette époque le renonçant
Māgaṇḍiya marchait beaucoup et se déplaçait constamment. Or il arriva à
la salle du feu chez le brahmane du clan Bhāradvāja, il y vit la
jonchée d'herbes qui y était disposée et demanda au brahmane :
- Pour qui est préparée cette
litière d'herbes dans la salle du feu de l'honorable Bhāradvāja ? On
dirait la couche d'un ascète.
- Il y a, honorable Māgaṇḍiya,
l'ascète Gotama, fils des Sakyas, qui est sorti du clan Sakya. Une
flatteuse réputation accompagne cet honorable Gotama : “Le Seigneur est
accompli, parfait Bouddha, doué de science et de bonne conduite,
bien-allé, connaisseur du monde, suprême, cocher des mâles à dresser,
maître des dieux et des hommes, Bouddha et Seigneur; et c'est pour l'honorable
Gotama qu'est disposée la couche que voilà.
- Quel triste spectacle nous
avons eu là, honorable Bhāradvāja, quand nous avons aperçu la couche de
l'honorable Gotama, ce rabat-joie.
- Prends garde à tes paroles,
Māgaṇḍiya ! Prends garde à tes paroles ! Car nombreux sont les sages de
la noblesse, les sages brahmanes, les sages chefs de foyer, les sages
ascètes qui ont pleine confiance en l'honorable Gotama et qui
s'exercent en suivant son système sans défaut, cette méthode habile.
- Honorable Bhāradvāja, si
nous voyions face à face l'honorable Gotama, nous lui dirions face à
face : “L'ascète Gotama est un rabat-joie”. Pourquoi le dirions-nous ?
Parce que cela est écrit dans notre sutta.
- Je rapporterai cette
conversation à
l'ascète Gotama si cela ne gêne pas l'honorable Māgaṇḍiya.
- Cela n'a pas d'importance,
que l'honorable Bhāradvāja répète ce qui a été dit.
Mais avec son oreille divine
bien épurée et plus qu'humaine, le Seigneur entendit les propos
échangés entre le brahmane Bhāradvāja et le renonçant Māgaṇḍiya.
Vers le soir, le Seigneur sortit de la
solitude,
il se rendit à la salle du feu et s'assit sur la couche d'herbes. Le
brahmane vint trouver le Seigneur. En arrivant il échangea des paroles
courtoises avec le Seigneur puis conclut leurs salutations aimables et
mémorables en s’asseyant convenablement. Quand Bhāradvāja fut bien
assis, le Seigneur déclara :
- Tu as eu, Bhāradvāja, une
conversation avec le renonçant Māgaṇḍiya à propos de cette litière
d'herbes.
A ces paroles, le brahmane fut
étonné
au point que
ses poils se hérissèrent, et il répondit au Seigneur :
- Voilà justement ce que je
voulais raconter à l'honorable Gotama, mais l'honorable Gotama m'a
devancé.
Cet échange entre le Seigneur
et le brahmane fut interrompu car le renonçant Māgaṇḍiya, qui ne
pouvait plus rester en place, qui marchait constamment, se rendit à la
salle du feu où était le Seigneur. En arrivant il échangea des paroles
courtoises avec le Seigneur puis conclut leurs salutations aimables et
mémorables en s’asseyant convenablement. Quand Māgaṇḍiya fut bien
assis, le Seigneur lui demanda :
- L'oeil, Māgaṇḍiya, se
complaît dans les apparences visibles, il s'en délecte, il en jouit, et
le Tathāgata le dresse, le surveille, le préserve, le contrôle et
montre la méthode pour le contrôler. N'est-ce pas à ce propos que tu as
dit : “L'ascète Gotama est un rabat-joie” ?
- C'est bien à ce propos,
honorable Gotama, que j'ai dit : “L'ascète Gotama est un rabat-joie”.
Pourquoi l'ai-je dit ? Parce que cela est écrit dans notre sutta.
- L'oreille, Māgaṇḍiya, se
complaît dans les sons...
- Le nez, Māgaṇḍiya, se
complaît dans les odeurs...
- La langue, Māgaṇḍiya, se
complaît dans les saveurs...
- Le corps, Māgaṇḍiya, se
complaît dans les touchers...
- L'esprit,1 Māgaṇḍiya, se
complaît dans les choses connaissables, il s'en délecte, il en
jouit, et le Tathāgata le dresse, le surveille, le préserve, le
contrôle et montre la méthode pour le contrôler. N'est-ce pas à ce
propos que tu as dit : “L'ascète Gotama est un rabat-joie” ?
- C'est bien à ce propos,
honorable Gotama, que j'ai dit : “L'ascète Gotama est un rabat-joie”.
Pourquoi l'ai-je dit ? Parce que cela est écrit dans notre sutta.
- Que penses-tu de ceci,
Māgaṇḍiya ? Imagine que quelqu'un ait d'abord joui des apparences
perceptibles par l'oeil... des sons perceptibles par l'oreille... des
odeurs perceptibles par le nez... des saveurs perceptibles par la
langue... et des touchers perceptibles par le corps,
attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels,
excitants. Mais par la suite il connaît, dans leur vérité, l'origine et
la
fin des apparences... des sons... des odeurs... des saveurs... et des
touchers, leurs avantages, leurs inconvénients et
comment leur échapper, il abandonne tout désir pour ces objets des
sens, il fait tomber la fièvre, il chasse cette soif et garde sa
paix intérieure. Que pourrais-tu lui reprocher, Māgaṇḍiya ?
- Rien du tout, honorable
Gotama.
- J'ai d'abord vécu à mon
foyer, Māgaṇḍiya. J'y ai bénéficié des cinq plaisirs sensoriels, les
apparences perceptibles par l'oeil, les sons perceptibles par
l'oreille, les
odeurs perceptibles par le nez, les saveurs perceptibles par la
langue et les touchers perceptibles par le corps,
attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels,
excitants. J'en ai profité et joui.
Et j'avais trois
palais, un pour la mousson, un pour la saison froide et un pour la
saison chaude. Pendant les quatre mois de la mousson, Māgaṇḍiya, je
jouissais de musiques qui n'étaient jouées que par des femmes et je ne
sortais pas du palais de la mousson.
Mais par la suite
j'ai
connu dans leur vérité l'origine et la fin des plaisirs sensoriels,
leurs avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper. J'ai
abandonné tout désir pour les plaisirs sensoriels, j'ai fait tomber la
fièvre, chassé cette soif et gardé ma paix intérieure.
Je vois d'autres
êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels mais dévorés
d'avidité sensorielle, brûlant de fièvre sensorielle, s'adonnant aux
plaisirs sensoriels. Je ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme
eux. Pourquoi ? Parce que, Māgaṇḍiya, je bénéficie de ce plaisir
extrasensoriel, étranger aux facteurs pernicieux, de ce bonheur divin
qui persiste après une intense concentration,2 et je n'envie pas un
plaisir inférieur, je ne m'en réjouis pas.
- Prenons, Māgaṇḍiya,
l'exemple d'un maître de maison ou d'un fils de maison, riche de
beaucoup d'argent et de grands biens, qui bénéficie, profite et jouit
des cinq plaisirs sensoriels, les apparences perceptibles par
l'oeil, les sons perceptibles par l'oreille, les
odeurs perceptibles par le nez, les saveurs perceptibles par la
langue et les touchers perceptibles par le corps,
attirants, désirables, plaisants, attachants, sensuels,
excitants.
S'il a une bonne
conduite physique, une bonne conduite verbale et une bonne conduite
mentale, il peut renaître dans une bonne destinée, un monde céleste, en
compagnie des dieux Trente-Trois. Là, dans le Parc de la Béatitude, il
est entouré de l'assemblée des nymphes célestes et bénéficie, profite
et jouit des cinq plaisirs des sens divins.
Il se peut qu'il voit
alors un chef de maison ou un fils de maison qui bénéficie, profite,
jouit des cinq plaisirs des sens humains. Qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ?
Ce fils de dieu dans le Parc de la Béatitude, entouré de l'assemblée
des nymphes célestes, bénéficiant, profitant et jouissant des cinq
plaisirs des sens divins, envie-t-il le chef de maison ou le fils de
maison ? Désire-t-il retourner vers les plaisirs sensoriels humains ?
- Certainement pas, honorable
Gotama. Pourquoi ? Parce que les plaisirs divins sont supérieurs aux
plaisirs
humains et bien plus merveilleux.
- De même, Māgaṇḍiya, j'ai
d'abord vécu à mon foyer... Mais ensuite j'ai connu dans leur vérité
l'origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs
inconvénients et comment leur échapper. J'ai abandonné tout désir pour
les plaisirs sensoriels, j'ai fait tomber la fièvre, chassé cette soif
et gardé ma paix intérieure. Je vois d'autres êtres qui ne sont pas
détachés des plaisirs sensoriels mais dévorés d'avidité sensorielle,
brûlant de fièvre sensorielle, s'adonnant aux plaisirs sensoriels. Je
ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme eux.
- Prenons maintenant l'exemple,
Māgaṇḍiya, d'un lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré
par la vermine. Il gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise
ses plaies sur des charbons ardents.
Mais ses amis,
relations, connaissances ou parents lui trouvent un chirurgien, ce
chirurgien lui prescrit un traitement, et ce traitement le guérit de la
lèpre. Il recouvre la santé, le bien-être, l'autonomie, l'indépendance
et peut aller où il veut.
Il se peut qu'il voit
alors un autre lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré
par la vermine, qui gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise
ses plaies sur des charbons ardents. Qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ? Cet
homme envierait-il le lépreux ? Se soignerait-il encore avec les
charbons
ardents ?
- Non, honorable Gotama. Pour
quelle raison ? Parce qu'on doit se soigner quand on est malade, mais
plus quand on est guéri.
- De même, Māgaṇḍiya, j'ai
d'abord vécu à mon foyer... Mais ensuite j'ai connu dans leur vérité
l'origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs avantages, leurs
inconvénients et comment leur échapper. J'ai abandonné tout désir pour
les plaisirs sensoriels, j'ai fait tomber la fièvre, chassé cette soif
et gardé ma paix intérieure. Je vois d'autres êtres qui ne sont pas
détachés des plaisirs sensoriels mais dévorés d'avidité sensorielle,
brûlants de fièvre sensorielle, s'adonnant aux plaisirs sensoriels. Je
ne les envie pas et je ne me réjouis pas comme eux.
- Prenons encore l'exemple,
Māgaṇḍiya, du lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré
par la vermine. Il gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise
ses plaies sur des charbons ardents. Mais ses amis, relations,
connaissance ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui
applique un traitement et ce traitement le guérit de la lèpre. Il
recouvre la santé, le bien-être, l'autonomie, l'indépendance et peut
aller où il veut.
Si deux hommes
robustes le saisissent alors par les épaules et le traînent vers des
charbons ardents, qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ? Cet homme ne va-t-il pas
se débattre ?
- Certes si, honorable Gotama.
Pourquoi ? Parce que le contact du feu est douloureux, cuisant
et brûlant.
- Qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ?
Est-ce seulement maintenant que le contact du feu est douloureux,
cuisant et brûlant ? Ou l'était-il aussi auparavant (quand
il servait à
cautériser les plaies) ?
- Auparavant aussi, honorable
Gotama, le contact du feu était douloureux, cuisant et brûlant. Mais ce
lépreux avait alors des facultés sensorielles affaiblies et il
percevait à tort comme agréable le contact très douloureux de ce feu.
- De même, Māgaṇḍiya, les
plaisirs sensoriels étaient dans le passé douloureux, cuisants et
brûlants. Ils seront encore dans le futur douloureux, cuisants et
brûlants. Et maintenant aussi ils sont douloureux, cuisants et
brûlants. Mais les êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs
sensoriels mais au contraire dévorés d'avidité sensorielle et brûlants
de fièvre sensorielle ont une faculté affaiblie,3 et ils perçoivent
à tort comme agréables ces plaisirs sensoriels qui sont en réalité
désagréables.
- Prenons toujours, Māgaṇḍiya, l'exemple
du lépreux aux membres endommagés, au corps putride dévoré par la
vermine, qui gratte ses blessures avec ses ongles et cautérise ses
plaies sur des charbons ardents. Plus ce lépreux se brûle sur les
charbons ardents, plus ses blessures deviennent ignobles, nauséabondes
et putrides. Et il ne trouve un peu d'agrément dans les charbons,
quelque satisfaction, que parce que ses blessures le démangent
terriblement.
Il en va de même, Māgaṇḍiya,
pour les êtres qui ne sont pas détachés des plaisirs sensoriels mais au
contraire dévorés d'avidité sensorielle et brûlants de fièvre
sensorielle. Plus ces êtres s'adonnent aux plaisirs sensoriels, plus
leur avidité sensorielle augmente et plus ils brûlent de fièvre
sensorielle. Et ils ne trouvent un peu d'agrément, quelque
satisfaction, que dans les cinq plaisirs sensoriels.
- Que penses-tu de ceci,
Māgaṇḍiya ? As-tu jamais vu, ou entendu dire, qu'un roi ou qu'un grand
ministre royal qui bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs
sensoriels sans avoir abandonné l'avidité sensorielle ni chassé la
fièvre sensorielle, ait pu, peut ou pourra chasser le désir et garder
la
paix intérieure ?
- Certes non, honorable Gotama.
- Bien, Māgaṇḍiya. Moi non
plus je n'ai jamais vu, ni entendu dire, qu'un roi ou qu'un grand
ministre royal qui bénéficie, profite et jouit des cinq plaisirs
sensoriels sans avoir abandonné l'avidité sensorielle ni chassé la
fièvre sensorielle, ait été, soit ou sera sans plus aucun désir et
l'esprit
intimement apaisé.
- En revanche, Māgaṇḍiya, les
ascètes et les brahmanes qui ont réussi, réussissent ou réussiront à
chasser la soif et à garder la paix intérieure, ont tous connu dans
leur vérité l'origine et la fin des plaisirs sensoriels, leurs
avantages, leurs inconvénients et comment leur échapper, ils ont tous
abandonné l'avidité sensorielle, chassé la fièvre sensorielle, et ainsi
ils ont pu, peuvent ou pourront chasser le désir et garder la paix
intérieure.
Et à ce moment le Seigneur
proclama :
Le Bien-être est le suprême acquis,
Le Dénouement le bonheur suprême,
Et seul l'octuple chemin mène à la Paix, à l'Immortalité.
Ainsi parla-t-il, et Māgaṇḍiya s'exclama :
- C'est merveilleux, honorable Gotama ! c'est extraordinaire, honorable Gotama, comme ceci fut bien dit par l'honorable Gotama : “le bien-être est le suprême acquis, le dénouement le bonheur suprême4 ”. J'ai entendu dire, honorable Gotama, que les maîtres des maîtres des renonçants d'antan disaient aussi “le bien-être est le suprême acquis, le dénouement le bonheur suprême”. Et l'honorable Gotama en est d'accord.
- Mais dans cette maxime énoncée par les maîtres des maîtres des renonçants d'antan, qu'est-ce que le bien-être ? Qu'est le dénouement ?
Alors Māgaṇḍiya se frotta les membres avec les mains :
- Ceci, honorable Gotama, est le bien-être, ceci est le dénouement, car je suis à présent en bonne santé, à l'aise, sans aucune maladie.
- Prenons, Māgaṇḍiya, l'exemple d'un aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l'uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Il entend dire par quelqu'un qui a des yeux “il est bon d'avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”, et il se met en quête d'un vêtement blanc. Mais un autre homme le dupe avec un manteau écru, taché et noirci : “Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”. L'aveugle prend ce vêtement, le met et l'exhibe avec joie en disant : “il est bon d'avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”.
- Qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ? Est-ce parce qu'il sait, est-ce parce qu'il voit, que cet aveugle prend le manteau écru, taché et noirci, qu'il le met et l'exhibe avec joie en disant “il est bon d'avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre” ? Ou est-ce parce qu'il fait confiance à celui qui a des yeux ?
- Non, honorable Gotama, ce n'est pas parce qu'il sait, parce qu'il voit, que cet aveugle agit ainsi, mais parce qu'il fait confiance à celui qui a des yeux.
- De même, Māgaṇḍiya, les renonçants des autres écoles ne savent pas, ils n'ont pas l'oeil. Et sans connaître le Bien-être, sans voir le Dénouement, ils disent :
"Le bien-être est le suprême acquis,et le dénouement le bonheur suprême".
- Mais les Accomplis d'antan pleinement réalisés disaient, eux :
"Le Bien-être est le suprême acquis, le Dénouement le bonheur suprême, et seul l'octuple chemin mène à la Paix, à l'Immortalité”.
- Ce quatrain a pris peu à peu un sens terre à terre. En effet, Māgaṇḍiya, le corps est comparable à une maladie, un abcès, une épine, une infortune, un mal. Or de ce corps tu as dit “ceci est le bien-être, ceci est le dénouement”, car tu n'as pas l'œil pur qui te permettrait de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.
- J'ai maintenant confiance en l'honorable Gotama : l'honorable Gotama est capable de m'indiquer la méthode qui me permettra de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.
- Reprenons, Māgaṇḍiya, l'exemple de l'aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l'uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Ses amis, relations, connaissance ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui prescrit un traitement, mais ce traitement ne lui rend pas la vue, ne régénère pas ses yeux. Qu'en penses-tu, Māgaṇḍiya ? Ne va-t-il pas en résulter fatigue et ennuis pour le chirurgien ?
- Certes si, honorable Gotama.
- De même, Māgaṇḍiya, si je t'indiquais la méthode ainsi — “ceci est le Bien-être, cela le Dénouement” —, tu ne pourrais pas connaître le Bien-être ni voir le Dénouement, et il en résulterait pour moi fatigue et ennuis.
- J'ai confiance en l'honorable Gotama : l'honorable Gotama est capable de m'indiquer la méthode qui me permettra de connaître le Bien-être et de voir le Dénouement.
- Prenons toujours, Māgaṇḍiya, l'exemple de l'aveugle de naissance qui ne voit pas le noir, le blanc ni le jaune, le rouge ni le cramoisi, l'uni ni le bariolé, qui ne voit pas les étoiles, la lune ni le soleil. Il entend dire par quelqu'un qui a des yeux “il est bon d'avoir un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”, et il se met en quête d'un vêtement blanc. Mais un autre homme le dupe avec un manteau écru, taché et noirci : “Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”. L'aveugle prend ce vêtement, le met et l'exhibe. Alors ses amis, relations, connaissance ou parents lui trouvent un chirurgien, ce chirurgien lui prescrit un traitement, émétique, purgatif, collyre, onguent, traitement nasal. Et ce traitement lui rend la vue et régénère ses yeux.5 Le recouvrement de la vue élimine le désir-attachement pour le manteau écru, taché et sali, et fait apparaître le trompeur comme un ennemi nuisible. L'ex-aveugle pourrait même lui retirer la vie en pensant que pendant longtemps il l'a trompé, abusé, berné avec ce manteau écru, taché et sali, en disant: “Hé, brave homme, voilà pour toi un vêtement blanc, bien coupé, immaculé, propre”.
- De même, Māgaṇḍiya, si je t'indique la méthode ainsi “ceci est le Bien-être, cela le Dénouement”, tu pourras connaître le Bien-être et voir le Dénouement. Et l'acquisition de l'oeil de la sagacité éliminera le désir-attachement pour les cinq agrégats d'attachement. Tu pourras penser : “Pendant longtemps j'ai été trompé, berné, abusé par cet état d'esprit, car en m'attachant à l'apparence physique j'étais attaché, en m'attachant au type de ressenti j'étais attaché, en m'attachant à la perception j'étais attaché, en m'attachant aux composants mentaux j'étais attaché, en m'attachant à l'état de conscience j'étais attaché. A cause de l'attachement, l'existence. A cause de l'existence, la naissance. A cause de la naissance, le vieillissement et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, l'insatisfaction et le désespoir. Telle est l'origine de toute cette masse de malheur.
- J'ai maintenant confiance en l'honorable Gotama : l'honorable Gotama est capable de m'indiquer la méthode de telle façon que je ne sois plus aveugle lorsque je me lèverai de ce siège.
- Alors, Māgaṇḍiya, il te faut t'associer aux Grands Hommes. Si tu t'associes aux Grands Hommes, tu entendras le vrai dhamma. Si tu entends le vrai dhamma, tu suivras la voie conforme au dhamma. Et si tu suis la voie conforme au dhamma, tu connaîtras par toi-même, tu verras par toi-même : “Voici les maladies, les abcès, les épines. Ici les maladies, les abcès, les épines sont détruits sans reste. Par la cessation de l'attachement, la cessation de l'existence. Par la cessation de l'existence, la cessation de la naissance. Par la cessation de la naissance, la cessation du vieillissement et de la mort, du chagrin, des lamentations, de la douleur, de l'insatisfaction et du désespoir. Ainsi est détruite toute cette masse de malheur”.
Ainsi parla-t-il, et Māgaṇḍiya dit au Seigneur :
- C'est merveilleux, honorable Gotama ! C'est merveilleux, honorable Gotama ! C'est comme si on redressait ce qui était tordu, on révélait ce qui était caché, on montrait le chemin à l'égaré, on apportait une lampe dans les ténèbres pour que ceux qui ont des yeux voient. Ainsi l'honorable Gotama a-t-il montré la voie de différentes manières.
- Je cherche refuge auprès de l'honorable Gotama, du Dhamma et du Sangha monastique. Puissè-je être admis en présence du Seigneur, puissè-je être ordonné.
- Celui qui vient d'une autre école, Māgaṇḍiya, qui demande à être admis dans ce dhamma-vinaya et à recevoir l'ordination, doit faire quatre mois de probation. Au bout de ces quatre mois, s'ils en décident ainsi, les moines le font entrer et l'ordonnent moine. Et là aussi les différences entre les individus me sont connues.
- Si ceux qui viennent d'une autre école, Seigneur, qui demandent à être admis dans ce dhamma-vinaya et à recevoir l'ordination, doivent faire quatre mois de probation, et si au bout des quatre mois les moines, s'ils en décident ainsi, les font entrer et les ordonnent moines, je ferai, moi, quatre ans. Si au bout des quatre ans les moines en décident ainsi, ils me feront entrer et m'ordonneront moine.
Le renonçant Māgaṇḍiya reçut l'admission en présence du Seigneur, il reçut l'ordination.
Fraîchement ordonné, le vénérable Māgaṇḍiya resta solitaire, retiré, vigilant, énergique et résolu. Il ne lui fallut pas longtemps pour voir de ses propres yeux, par connaissance directe, dans la réalité présente, cet Aboutissement insurpassable de la vie sainte pour lequel les fils de bonne famille passent à juste titre du foyer au sans-foyer, il y accéda, il y demeura. Il reconnut “détruite est la naissance, achevée la vie sainte, fait ce qui était à faire et rien de plus ici-bas”. Le vénérable Māgaṇḍiya devint l'un des Arahants.
Notes
Introduction : Māgaṇḍiya était un renonçant vagabond, il avait renoncé à la vie de foyer et parcourait le monde. Le sutta de référence de son école préconisait l'épanouissement des facultés physiques et mentales: il fallait aiguiser les sens, expérimenter ce que l'on ne n'avait pas encore connu, développer et transcender ce que l'on connaissait. Une telle école qualifiait un ascète tel que Maître Gotama de bhûnahu, destructeur de l'épanouissement, poseur de limites, rabat-joie, car Maître Gotama recommandait le contrôle des facultés et non leur épanouissement.
1. esprit : en Pāḷi manas, est ici la faculté de connaître les choses qui sont directement connaissables par l'esprit sans passer par l'un des sens physiques, on appelle chacune de ces choses dhamma.
2. intense concentration : samādhi.
3. une faculté affaiblie : il s'agit de la sagacité. quand elle est trop faible, elle ne permet pas de voir les plaisirs sensoriels tels qu'ils sont.
4. “le bien-être ... suprême” : Māgaṇḍiya oublie la moitié de la citation. De plus il ne comprend pas que les acquis tels que la richesse, la célébrité et la bonne santé ne sont pas "suprêmes". Et il ne voit pas de quel dénouement, nibbâna, il s'agit. Ce mot pouvait en effet s'interpréter de plusieurs façons.
5. régénère ses yeux : Dans le premier exemple de l'aveugle de naissance, la maladie est incurable. Quoique fasse le chirurgien, elle ne peut guérir. Dans le deuxième cas, en revanche, la maladie est curable et le traitement réussit.

